Obsèques de Lucien Bonnet, Conseil Municipal de Trets.
Eglise de Trets
le samedi 31 décembre 2011
Obsèques de Lucien Bonnet, Conseiller Municipal de Trets
Mainteneur des Traditions
Homélie du Père Brice de Roux
Je vais t’aider mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi . ces mots sont ceux d’une jeune femme, Etty Hillesum, qui en ces débuts de l’occupation allemande dans les Pays-Bas puise dans ses racines juives pour donner du sens à sa vie envers et contre tout. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une autre version de « aide toi et le ciel t’aidera ». Pas tout à fais. Car d’abord il ne s’agit pas de s’aider soi-même mais d’aider Dieu. Certains pourraient objecter que Dieu n’a besoin de personne. Sauf que depuis quelques jours nous célébrons Noël qui n’est pas autre chose que ce mystère dans lequel Dieu se manifeste comme celui qui est petit et qui a besoin de nous. L’espérance est bien de l’ordre de cette petitesse. Une petite fille qui entraîne ses deux grandes sœurs par la main dira Péguy. Mais plus encore, Dieu est celui dont l’amour s’exprime dans un don. Et donner c’est donner. Donner sans reprendre. Donner jusqu’au bout. Dieu est de cet ordre là. C’est dans cette apparente fragilité aux yeux des hommes qu’il nous révèle paradoxalement sa puissance. Dieu est suspendu au « oui » de Marie. Dieu est tributaire de la parole de Jean le Baptiste qui a pour but de préparer le chemin qui va du cœur de Dieu au cœur de l’homme…et jean le Baptiste crie dans le désert. C’est dire l’aide qu’il apporte… Et pourtant Jean le Baptiste ne se laisse pas abattre et, déjà, aidait Dieu à ne pas s’éteindre dans le cœur des hommes. On a toujours besoin de ces hommes et de ces femmes qui ont cette trempe, celle de celui qui allume les réverbère matin et soir comme on en est témoin dans le petit prince. Parce qu’ils savent qu’allumer une lumière dans le cœur des hommes demande de savoir remettre chaque jour davantage l’ouvrage sur le métier et de ne pas avoir peur de la répétition.
Lucien est de cette trempe là. Loin de moi l’idée de le canoniser. Il avait se pauvretés et ses faiblesses comme tout le monde On ne peut pas dire qu’il était assidu à la fréquentation des sacrements. Et je ne suis pas certain que cela lui aurait fait plaisir. Même si au fond de lui-même il savait bien que ce qui rend heureux c’est cette béatitude dont le cœur a le secret. Mais il avait en horreur d’être devant la scène. Et sa place à lui, c’était d’aller chercher de la lumière, celle du Mont Canigou, celle qui est partagée, celle qui éclaire jusqu’en de grands brasiers lorsqu’elle est accueillie. Geste que l’on pose uniquement en cette période de l’année où les jours décroissent comme signe que celui qui porte la lumière ,ne la porte pas pour lui-même mais comme un service de la croissance de l’autre. « Il faut qu’il croisse et que moi je diminue » aimait dire Jean Baptiste. Mouvement pour aider Dieu, pour être complice avec lui afin que la lumière ne s’éteigne pas. Et voilà que Lucien nous quitte en un autre moment de l’année où, justement, la lumière reprend le pas sur le ténèbres. Lucien ne s’est jamais pris pour une lumière : il la portait et aimait la transmettre. En ce sens il est un mainteneur. Un mainteneur n’est pas celui qui est crispé, recroquevillé sur lui-même. Il est un transmetteur, un passeur. Il est celui qui veut que la vie puisse poindre dans le cœur de l’autre afin qu’il puisse jouir de cette lumière et se mettre en route à son allure, à sa façon, mais se mettre en route quand même. Un mainteneur ne maintient pas les choses dans leur « jus » : il maintien en vie et veut la servir. C’est en ce sens qu’il définissait la tradition comme passé, présent, futur ; tradere est sans doute le verbe latin le plus beau car il met tout le monde en route pour que le monde de demain ne soit pas le même que celui d’hier mais qu’il soit enraciné dans la perspective d’un futur toujours possible Rendre demain possible : voilà le véritable homme de tradition, pont entre les génération, serviteur de la Vie. En ce sens, Il est créateur de sens. Il est habité d’une vision qu’il aime partager. Il croit en quelque chose qui le fait aller de l’avant. Les médievales n’étaient pas une simple commémoration d’hier comme d’anciens combattants savent faire mémoire de leur bataille mais une manière de mettre en scène l’histoire dans le monde d’aujourd’hui. "Les Petits saints jean" étaient et demeure une manière d’être présent pour que des enfants sachent combien ils leur revient d’être porteur dans le monde demain d’une Bonne Nouvelle. Il y a des messages que l’on n’apprend pas dans des livres mais que l’on partage dans l’expérience. Celle de passer sous le buste de Saint Jean est une tradition qui n’est pas le mimétisme d’un geste d’hier. Il est une manière de se courber pour mieux se relever, de se rappeler que nous avons à plonger comme dans les eaux du Jourdain pour être saisi, jusque là, par la lumière de Dieu qui remet debout.
Tradere n’est pas un repli sur soi, ni même sur de vieilles pierres. Combien de photos nous montre lucien en train de rire ! On n’a jamais beaucoup rit dans les musées. Vous avez en revanche beaucoup rit dans cette église lorsqu’il fallait décrocher des tableaux et refaire des cadres. Car ce lieu n’a rien d’un musée. Et il nous faudra bien réfléchir un jour pour que le désir de Lucien comme beaucoup de Tretsois se réalise pour que cette église soit enfin ouverte à ceux qui y vont entrer…sinon tout ce que nous aurons fait pour sa restauration tombera dans les oublis de nos tombeaux.
Comme il était beau, vêtu de son écharpe tricolore. S’il y avait un titre qui lui plaisait ce serait celui d’être serviteur d’un vivre ensemble. Autre manière de servir un peu de lumière.
J’appelle Lucien, Lucien. C’est le prénom de son baptême. Comment pourrai-je faire autrement ? Certains l’appellent "cœur". Et peut-être plus encore depuis qu’il n’est plus avec nous. Clin d’œil d’une réalité que nous sommes venus célébrer. On pourrait penser que ce surnom est celui du cœur mis à l’ouvrage à l’instar des compagnons qui aiment se qualifier ainsi. Il y a toujours eu du cœur dans le talent du métier du bois qui l’animait, Fabien a su le rappler tout à l'heure. Il ne savait jamais dire « non ». Mais plus encore, de ses mains, sortaient des merveilles. Mais cette appellation est d’abord celle d’une femme, celle de Marie-Jo. Prénom de l’affection venu directement du cœur. Pas d’une femme possessive mais d’une épouse toujours là, toujours présente. De filles qui savent depuis toujours que les moments d’absence d’un papa étaient l’expression d’une générosité et qu’il était toujours au service des autres. Cette appellation nous revient donc comme un appel à ne pas perdre de vue que ce qui est éternel dans la vie des hommes ; ce n’est pas ce à quoi on s’accroche. Même si on s’est battu toute sa vie pour des choses qui nous paraissaient importantes. Ce qui nous est éternel c’est cette capacité en nous de donner, de transmettre, de partager, de vivre. Ce sont tous ces moments inscrits désormais en nous dans notre âme et qui légitiment que nous puissions l’appeler ainsi. Là aussi, de ce qui a été vécu hier, de ce qui est offert aujourd’hui surgit un demain possible qu’il nous revient de prendre dans nos mains pour aider Dieu à ne pas s’éteindre en nous. Amen