Troisième Halte de carême, jeudi 11 mars 2010 à Trets
« Nous voulons être une Eglise qui donne à chaque baptisé
de vivre sa vocation baptismale »
Méditation sur
«Prière, foi, charité, c’est là le code génétique du baptisé » (Lettre Pastorale p. 5
Père Brice de Roux
Je me rappellerai toute ma vie de ces mots du Pape Jean Paul II à des milliers de jeunes rassemblés au stade Gerland en 1986: « vous êtes le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu…chargés d’annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ». La foule trépignait, elle avait adressé au Pape des questions, des remises en question. « L’Eglise nous intéresse », « Pour nous c’est un choix, une démarche personnelle », « Ne nous donnez pas des interdits, mais des raisons de vivre »…. La manière avec laquelle le Pape avait adressé ces mots les avait transformé comme des mots personnels et une salve d’applaudissements avait fusé : la meilleure réponse d’un Pape, d’un pasteur reste toujours la Parole de Dieu. Et le Pape avait été obligé de préciser que ces mots n’étaient pas de lui : « au nom de saint Pierre je vous remercie » avait-il précise non sans humour.
Nous aussi nous sommes habités par des désirs de changement, de voir bouger ou avancer des choses, des projets, des idées. Dans l’Eglise mais aussi dans le monde. « Il faut que les choses changent. Il faut d’abord que le cœur de l’homme change » avait encore dit Jean Paul II. Et c’est bien en repartant de notre baptême que nous pouvons espérer découvrir un possible changement. Car en Dieu tout est possible. Car en Lui la Vie transforme, saisit, fortifie jusqu’à faire traverser les lieux de morts pour approcher des lieux de vie.
« Approchez-vous de lui » nous dit Saint Pierre. La « pierre vivante » est quelqu’un. Cette expression évoque la résurrection de Jésus : rejeté par les hommes aux jours de sa passion, il a été relevé par Dieu. « Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai… Il parlait du temple de son corps » nous rapporte l’évangéliste saint Jean (2, 18.21). En Isaïe au chapitre 28, verset 16 il nous était dit : « voici que je pose dans Sion une pierre à toute épreuve, une pierre angulaire, précieuse, établie pour servir de fondation. Celui qui s’y appuie ne sera pas pris de court. » La prophétie est réalisée : non pas pour un temple construit de main d’homme, non pas pour un bâtiment, aussi beau qu’il puisse être comme David en rêvait pour son Dieu mais pour une descendance, une maison en laquelle tous trouvent leur place. Approchez-vous comme on approche de quelqu’un, approchez-vous avec cette foi qui nous ouvre les yeux, les oreilles et nous remet sur nos pieds. De cette foi qui, comme on l’a vu l’autre jeudi, a terriblement manqué aux habitants de Nazareth au point que Jésus ne put y faire que quelques guérisons mais aucun miracle. Avec cette foi qui est de l’ordre d’un apprivoisement. Les disciples, sur le chemin d’Emmaüs en feront l’expérience. Le baptême est cette plongée de toute une humanité dans le Christ. Il signifie et produit cette incorporation de chacun d’entre nous au Corps crucifié et glorieux de Jésus : « la pierre qu’ont rejeté les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Les bâtisseurs, les maçons se sont ceux qui ne se sont pas approchés, qui sont restés extérieurs à cette pierre. Ils n’en ont pas voulu, mais pour les autres, elle est devenue pierre d’angle, pierre vivante.
C’est pourquoi nous sommes aussi invités à devenir « pierre vivante » pour construire un Temple spirituel. Oui, puisque nous sommes « la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte et le peuple qui appartient à Dieu ». La pierre vivante que Jésus est pour nous, nous sommes invités à le devenir. Non pas seulement en imitant Jésus comme si nous en restions a l’extérieur des choses mais en se laissant habiter par son Esprit d’amour qui transforme tout sur son passage. Nous en sommes capables depuis le jour de notre baptême où nous avons « revêtus le Christ ». « Celui qui est né de la Vierge Marie, le fils du charpentier, à ce qu’on croyait, le Fils du Dieu vivant, comme le proclamait Pierre, est venu pour faire de nous tous « un royaume de prêtres ». Le Concile Vatican II nous a rappelé le mystère de ce pouvoir et aussi le fait que la mission du Christ, Prêtre, Prophète-Maître et Rois se poursuit dans l’Eglise. Tous, le peuple de Dieu tout entier, participent à cette triple mission. » avait dit Jean Paul II au commencement de son ministère le 22 octobre 1978.
Triple mission reçue au moment de l’onction du saint Chrême. Nous avons perdu le sens de ce saint Chrême qui sert tout à la fois pour le baptême et la confirmation. Mais nous sommes invités à retrouver ce sens là en participant, en particulier, à la Messe Chrismale à la cathédrale le lundi saint. Le mot « Christ » vient de chrisma qui signifie « onction ». Saint Augustin nous apprend que David reçut cette onction royale. A une époque où seul le prêtre et le roi la recevait. Deux personnes qui préfiguraient le futur roi et prêtre : le Christ. Augustin ajoute : « et notre chef n’a pas été seul à recevoir l’onction, mais nous aussi, qui sommes son corps, nous l’avons reçue avec Lui… Voilà pourquoi l’onction est donnée à tous les chrétiens, alors que dans l’Ancien Testament elle n’était le fait que de deux personnes seulement. Que nous soyons le corps du Christ, cela ressort clairement du fait que nous avons tous reçu l’onction et qu’en Lui nous sommes oints (christi) et Christ, parce que, d’une certaine manière, la tête et le corps forment un tout »1.
« Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir, par toutes les activités du chrétien, autant de sacrifices spirituels, et proclamer les merveilles de celui qui des ténèbres les a appelés à son admirable lumière. C’est pourquoi tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et la louange de Dieu, doivent s’offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu, porter témoignage sur toute la surface de la terre et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie éternelle » dira le Concile (LG 10).
Dit autrement, les baptisés, participent à la fonction sacerdotale du Christ. Tous les actes de leur vie, inspirés par l’amour, peuvent devenir des « sacrifices spirituels » (Rm 12,1). Leur vie devient eucharistie. Ils participent aussi à la fonction prophétique du Christ en professant leur foi. Leurs paroles deviennent, pour les hommes d’aujourd’hui, l’écho de sa Parole quand ils veulent aider leurs frères et leur rendre l’espérance.
Dit encore autrement, avec les mots mêmes de Jean Paul II dans Christi fideles laïci, « les fidèles laïcs participent à l’office sacerdotal par lequel Jésus s’est offert sur la Croix et continue encore à s’offrir dans la célébration de l’Eucharistie à la gloire du Père pour le salut de l’humanité. Incorporés à Jésus Christ, les baptisés sont unis à Lui et à son sacrifice par l’offrande d’eux-mêmes et de toutes leurs activités (Rm12, 1-2). Parlant des fidèles laïcs, le Concile déclare : « toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, s’ils sont vécus dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient offrandes spirituelles agréables à Dieu par Jésus Christ (1P2,5) ; et dans la célébration eucharistique ces offrandes rejoignent l’oblation du Corps du Seigneur pour être offertes en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu dans la sainteté de leur vie un culte d’adoration »2.
Tout cela a de nombreuses implications. Je pense aussi pour ce qui est de l’ordre de l’adoration. Bien entendu qu’elle prend sa source dans l’eucharistie prolongée en cet instant de la monstration de Jésus qui s’offre pour nous. Mais adorer, ce n’est pas seulement « regarder » Jésus, c’est plus encore entrer en ce mouvement dans lequel Jésus se donne pour en vivre en tous ces lieux de nos vies qui ont été énumérés. Et vis versa.
Je veux aller plus loin encore avec la mission prophétique du Christ. Elle « proclame par le témoignage de sa vie et la vertu de sa parole, le royaume du Père » disait le concile. Elle habilite et engage les fidèles laïcs à recevoir l’Evangile dans la foi, et à l’annoncer par la parole et par les actes sans hésiter à dénoncer courageusement le mal. Unis au Christ, le grand prophète (Lc7,16), et constitués dans l’Esprit « témoins » du Christ ressuscité, les fidèles laïcs sont rendus participants autant au sens de la foi surnaturelle de l’Eglise qui « ne peut se tromper dans la foi » qu’à la grâce de la Parole ; ils sont au surplus appelés à faire briller la nouveauté et la force de l’Evangile dans leur vie quotidienne, familiale et sociale, comme aussi à s’exprimer, avec patience et courage, dans les difficultés de l’époque présente, leur espérance de la gloire « même à travers les structures de la vie du siècle »3.
Le monde qui est le nôtre a besoin de témoins. Il en a besoin en ces lieux de la vie des hommes si éloignés de la vie de l’Eglise en son institutionnalité. Je pense à vos lieux de travail ou de vie associative. En ces lieux que Christi Fideles Laïci appelle les structures de la vie du siècle. Il n’est pas urgent que les chrétiens s’engagent en ces structures : ils le sont déjà. Naturellement. Mais il est urgent de donner en ces lieux le témoignage de la Vie plus forte que la mort. Proposer la foi n’est pas seulement un discours mais avant tout un témoignage explicite. En ce monde qui prône le pluralisme et fait l’éloge de la différence s’ouvre pour nous un chemin où nous pouvons librement dire notre foi. Non seulement en parole mais par nos actes. Et la parole que notre existence peut dire au monde dans lequel nous sommes est l’incarnation nouvelle de la Parole de Dieu à laquelle nous participons. Non seulement à sa parole mais à sa grâce. Que signifie la grâce ? Elle est ce que nous avons tant de mal à découvrir ou à admettre : la gratuité, l’inutilité, la liberté. C’est en ce sens que Paul VI aimait dire que « l’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres. Ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins »4 .
Enfin, les fidèles laïcs participent à la mission royale de Jésus. Rassurez-vous : vous n’êtes pas prêts à rouler dans des carrosses ! Cette mission signifie simplement que « les fidèles sont appelés par le Christ au service du Royaume de Dieu et à sa diffusion dans l’histoire. Ils vivent la royauté chrétienne tout d’abord par le combat spirituel qu’ils mènent pour détruire en eux le règne du péché et ensuite par le don d’eux-mêmes pour servir, dans la charité et dans la justice, Jésus lui-même, présent en tous ses frères, surtout les plus petits »5.
Construire le Royaume, participer à cette royauté de Jésus, c’est donc emprunter un chemin de combat contre le mal chez soi et non pas chez les autres. Quel malheur, quelle pauvreté quand au confessionnal ou dans des conversations j’entends certains me dire avec assurance que leur vie est parfaite. Ils ont déjà baissé les armes du combat et ne sont plus maîtres de ce lieu intérieur où tout peut prendre du sens et donner sens dans le service de l’autre. Se reconnaître pêcheur, c’est vivre sa mission royale, c’est retrouver en soi, chez soi ce pouvoir de faire entrer la lumière qui, seule peut chasser les ténèbres. C’est jouer un tour au pouvoir des ténèbres pour retrouver cette liberté nécessaire pour devenir un roi a la manière de Jésus. Le service se retrouve tout ce sens de l’amour capable de traverser nos vies en la transformant pour se déverser dans le cœur du prochain. Passage encombré qui se trouve alors, comme nous en avons été témoin avec la samaritaine, déblayé.
C’est ce que nos archevêques ont voulu nous dire lorsqu’ils rappellent les mots de leur lettre pastorale du 25 janvier 2009 : « Prière, foi, charité, c’est là le code génétique du baptisé ». C’est ce que nous avons voulu mettre en avant sur le site de notre unité pastorale avec ces trois verbes : célébrer, annoncer, servir. Nous sommes, par notre baptême, configuré au Christ, nous participons à sa mission. Mais ces trois missions ne sont pas à vivre séparément (d’où la difficulté et l’imperfection de ce site, d’ailleurs) mais ensemble. Il n’y a pas trois Christ, chacun dans sa spécialité mais un seul que nous sommes appelés à vivre afin de demeurer dans cet édifice spirituel auquel saint Pierre faisait allusion.
Nos désirs de changements disent souvent notre désir de repartir, de recommencer. Comme une humanité renouvelée. C’est ce que Nicodème a du mal a comprendre : comment retourner dans le sein de sa mère ? (Jn 3). Par le baptême nous sommes devenus une créature nouvelle. Au sortir des fonds baptismaux nous avons entendu chanter à pleine voix : « tu es devenu enfant de Dieu et Frère de Jésus ». Nous sommes devenus les enfants de Dieu comme Jésus, à son image : « béni soit Dieu le Père de Jésus Christ notre Seigneur ; dans sa miséricorde, Il nous a fait renaître, grâce à la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance, pour l’héritage qui ne connaîtra ni destruction, ni souillure, ni vieillissement » dira saint Pierre dans le chapitre qui précède celui que nous venons d’entendre. Notre triple mission trouve ainsi sa racine dans l’onction du baptême puis son développement dans la confirmation et son achèvement et son soutien dans l’Eucharistie. Elle est donnée à chacun mais à chacun comme formant un seul corps. Comme le dira Jean Paul II : « Jésus enrichit ainsi de ses dons l’Eglise elle-même parce que l’Eglise est son Corps ». Nous sommes ainsi « la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu ». Il nous revient de faire participer le monde à ce renouvellement, à le faire entrer en cet édifice saint que nous approchons.
1 ST Augustin, commentaire des Psaumes XXVI,II,2
2 CFL n°14
3 CFL n°14
4 Paul VI allocution aux membres du Conseil des laïcs le 2 octobre 1974
5 CFL n°14

