Homélies

4° dimanche de Carême 3 avril 2011

 

Homélie du 4° dimanche de carême
dimanche 3 avril 2011- église de Rousset
 
Père Brice de Roux
 
Les aveugles ne sont pas ceux que l'on croie 
 
Ce qui distingue les penseurs éminents, c’est qu’ils ne comprennent pas ce que les autres trouvent clair comme le jour. Newton ne comprenait pas la gravité, qui semblait évidente pour tout le monde (pourquoi une pomme tombe-t-elle vers la terre ?). Einstein ne comprenait pas la lumière. Et, bien sûr, Sherlock Holmes était toujours intrigué par des choses en apparence évidentes et triviales. Il est bon de comprendre, mais il est plus intéressant de ne pas comprendre. C’est pourquoi nous avons tant insisté depuis le début de ce livre sur les gigantesques difficultés que pose le problème de l’origine de la vie écrit Graham Cairns-Smith dans son livre « l’énigme de la vie ». Renversement inhabituel dont nous sommes nous aussi témoins à travers les pages de l'Evangile que nous venons d'entendre au fil desquelles ceux qui sont confortablement installés dans leurs certitudes passent à côté de Celui qui se présente comme "la lumière du monde" sans la voir.   
La manière avec laquelle les disciples réagissent montre qu'ils sont enfermés dans une certaine culture culpabilisante et Jésus vient bousculer ce regard porté sur ce qui est appelé ici le "péché". Aujourd'hui encore et peut-être plus que jamais,  parler du péché fait peur ou fait rire. Depuis que je suis prêtre, je n'ai jamais entendu autant de blagues sur la confession. Et j'entends en effet parfois des énormités. Lorsqu’un homme et une femme vivent ensemble, par exemple, ont des enfants magnifiques, se laissent transportés par l’amour qui les habite mais qui, parce qu’ils ne sont pas mariés à l’Eglise par exemple, ils sont capables de dire : « nos enfants sont le fruit du péché », « nous vivons dans le péché ». C’est grave de tordre la réalité ainsi : des enfants c’est magnifique, ce sont eux qui ouvrent le chemin du salut : « si vous ne devenez pas comme des enfants vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu » dira Jésus. L’Amour est justement ce qui sauve. « Dieu est amour » dira Saint Jean ! Comment peut-on dire qu'il s'agit d'un péché ? Je mets au défi quiconque de trouver une référence dans le discours de l’Eglise qui puisse affirmer que l’Amour est un chemin de perdition. Oui, dans l'Eglise nous parlons du péché. Mais quand nous en parlons c'est pour dire, pour proclamer la miséricorde et l'amour de Dieu pour nous. Au début de la Messe nous chantons "Seigneur prends pitié" : c'est une expression de foi. Nous croyons que Dieu nous regarde avec ses entrailles capables de s'émouvoir.
Cet homme, là assis sans doute, abandonné, pensant que personne n’avait un regard sur lui, a senti, a fait l’expérience du regard de Jésus. Enfin, il compte pour quelqu’un. Son humanité blessée, humiliée, abandonnée a enfin du prix aux yeux de quelqu'un. Cette fragilité comment peut-elle s'exprimer au mieux, si ce n'est à travers cette glaise, cette terre que Jésus ramasse, façonne, insuffle de son souffle jusqu'en sa salive. Avec vous les enfants, nous avons vu ce passage où Dieu crée l'homme en le façonnant avec de la terre, et Dieu y souffle la Vie. C'est ce que Jésus veut rappeler ici. Il ajoute ainsi de la cécité, de l’opacité, de la consistance à l’aveuglement de cet homme. Comme ces penseurs éminents cités tout à l’heure, cet homme se trouve plongé en ce qu’il ne comprend pas, en une certaine obscurité, et Dieu lui-même ajoute encore à cette opacité là. Il ne le fait pas pour enfermer l’homme mais pour lui montrer que le chemin du salut, de la lumière, de l’intelligence, passe au creux de cette humanité qui s'exprime parfois jusqu'en ces lieux du difficile et de l’incompréhension. Dieu, Jésus, aide cet homme à prendre conscience de cette appartenance à la terre qui est la sienne. Et il l’envoie à la piscine. Va te laver ! Va te plonger ! « Je me suis lavé et maintenant je voie » explique-t-il aux Pharisiens qui l’assaillent de questions. Cet homme a pris toute l’obscurité de sa vie, il a rassemblé toutes ses incompréhensions et les a plongées dans les eaux de la Vie. Se dévoile alors à ses yeux cette lumière enfouie dont il était porteur sans le savoir, sans s'en rendre compte. C'est l'expérience même de Saint Augustin : « Je t’ai aimé bien tard, dira Saint Augustin, beauté ancienne et toujours nouvelle. Je t’ai aimé bien tard. Tu étais au dedans de moi et je te cherchais au dehors de moi-même ». Il dira aussi que nous sommes faits à l’image de Dieu et que cette image, même si elle est enténébrée, traînée dans la boue…, ne cesse jamais d’être. En Jésus qui est lui-même envoyé, l'homme plonge au plus profond de lui-même, ouvre les yeux et retrouve cette image de lumière qui ne l'avait jamais quitté mais dont il ignorait l'existence.
Pour faire venir au jour cette conviction, cette constatation, cette découverte, une seule attitude est indispensable : "écoute". Cela est vrai aussi pour nos futurs mariés, catéchumènes, familles, enfants ? Pour y voir clair, d’abord écouter. « Crois-tu au Fils de l’homme ? » lui demande Jésus. « Qui est-il ? ». Voilà notre prière, voilà notre réponse, voilà notre recherche, tels des penseurs éminents. Nous ne comprenons pas mais nous te disons : « qui est-il pour que je croie ? » Comme l'aveugle de naissance, nous entrons alors dans un dialogue, un cœur à cœur, un vis à vis. « Tu le vois, et c’est celui qui te parle ». C’est celui qui t’a parlé, que tu as entendu, qui t’a conduit… Et parce que tu l’as écouté, aujourd’hui tu le vois. Voilà ce que les Pharisiens ont refusé. Ils refusent cette écoute parce qu’ils sont persuadés d’y voir clair. Ils ont la vérité. Tout cela coule de source. Ils sont enfermés dans une certitude qui les gardera à jamais aveugles et sourds. Avec Jésus, n'est pas aveugle celui que l'on croit ; est aveugle celui qui n'écoute plus. Amen.