Homélies

Dimanche 24 janvier 2010

Père Brice de Roux
 
La Loi de Dieu, ivresse du cœur de l’homme
Il n’y a pas loin de la Loi de Dieu à la joie de l’homme. Esdras, debout, au milieu du peuple lit un passage de la Loi de Dieu. Il ne se contente pas de lire. Il trace aussi un chemin nouveau sur lequel la Loi peut être entendu. Non pas dans les cris, les larmes et les pleurs mais autour « de viandes savoureuses et de boissons aromatisées ». Non pas comme l’on entend la loi des hommes qui tranche, fait mal, interdit jusqu’à parfois donner la mort. La Loi de Dieu est d’abord une histoire. Histoire d’un peuple. De ce peuple hébreux appelé à faire mémoire sans cesse de la Pâque c’est à dire d’un passage, d’une libération, d’une sortie de l’esclavage. A en faire mémoire par un repas. Certes un bâton à la main et la ceinture au rein. Mais un repas quand même et surtout un repas qui rassasie, comble la fin, donne la force de partir et de mener sa route jusqu’au bout. Repas qui deviendra du cantique des cantiques rappelé dimanche dernier par le père Bernard jusqu’à l’Apocalypse un festin de noces. Car rien d’autre ne peut au mieux décrire ce qu’est la vie avec Dieu si ce n’est un festin de noces, une table où chacun peut trouver sa place en un dialogue convivial qui unit les langues, les saveurs et les cœurs. L’ivresse s’illustre alors par cette joie qui illumine les visages et demeure le fruit d’une rencontre. Jésus, Dieu au milieu de nous, ne se trompera pas et nous laissera, au cœur d’une histoire achevée, un repas, un festin, de ce mariage incessant et désormais toujours célébré de l’humanité et de la divinité.
            Jusqu’en son corps, l’humanité est ainsi invitée à accueillir, comme nous le faisons ce matin, la présence de Dieu . En un roman magnifique intitulé et que ce vaste monde poursuive sa course folle, Collum McCann écrivait « L'amour a cela de particulier qu'il se révèle dans le corps d'un autre ». Expérience ô combien humaine du corps à corps, expérience d’humanité que vous pressentez si bien, vous qui allez célébrer vos noces, votre mariage et qui prenez le temps de le préparer. La joie du Seigneur sera aussi votre rempart en ce corps que vous apprendrez à donner chaque jour davantage pour recevoir celui de l’être aimé. Ici Dieu veut célébrer des Noces en se donnant en nourriture. Du pain, fruit de notre labeur, de la sueur et du sang pour offrir notre vie comme on offre son corps. Du vin, boisson de l’ivresse à l’arôme inégalé qui, lorsqu’il vient à manquer à Cana, fait advenir l’heure de Jésus. Admirable échange en lequel Dieu se révèle lui même comme cette puissance qui ne retient rien pour elle-même mais se donne sans compter et jusqu’à se donner en nourriture : voilà l’originalité de la Loi de Dieu. C’est le propre de l’amour que de se manifester ainsi pour donner et transmettre la vie provoquant en nous cette joie incomparable sur laquelle toute une existence peut s’appuyer.
Et saint Vincent que nous voulons célébrer ici a su trouver cette fondation solide grâce à laquelle il n’a pas vacillé. Diacre en Espagne, il résista à l’empereur lorsqu’il était question de sacrifier aux idoles. Les tortures qui devaient le réduire au silence ont eu l’effet contraire : on ne se souvient plus de ce représentant cruel de l’Empereur qui l’a condamné mais on connaît encore aujourd’hui Vincent qui sut proclamer la Parole de Dieu non seulement avec des mots mais aussi en actes au milieu des plus pauvres. Pourquoi est-il devenu le patron des vignerons ? Est-ce par analogie avec le vin qui provient d’une vigne « torturée » par la taille et d’une grappe « écrasée » à cause de son jus qui une fois fermenté est capable de réjouir le cœur de l’homme ? Je crois plutôt que saint Vincent est le patron des vignerons à cause de sa ténacité. Car le viticulteur est tenace. Ténacité dans la culture, ténacité à croire en sa récolte, ténacité face aux intempéries, ténacité pour sauver son label, ténacité pour sa production… Il tient envers et contre tout, non pas par héroïsme ou parce qu’il est têtu : mais simplement parce qu’au plus intime de lui-même il sait, il goûte et il vit déjà de ce produit de la terre et de la vigne capable de réjouir le cœur de l’homme. Ainsi en est-il dans le cœur du croyant qui tient le chemin de sa vie jusqu’au bout, à l’égal de saint Vincent, parce qu’il sait, il goûte et vit déjà de la vie de Dieu.
Avec Vincent, nous sommes des « Théophiles ». Nom donné à celui à qui s’adresse l’Evangile de Luc. Théophile n’est pas un nom du sérail. Il s’agit d’un homme venu des nations païennes : la Parole de Dieu s’adresse à lui et à tous. Non plus comme une parole mais comme un événement, une parole en acte. Aujourd’hui s’ouvre pour nous le livre d’une Loi Nouvelle. Elle est fondation pour nos foyers. Elle est source vivifiante de liberté pour les opprimés, de bonne nouvelle pour les pauvres, de lumière pour les aveugles. Comme à Cana et jusque dans les croix de nos vies elle est transformée, elle se manifeste en ce rempart, cette assise solide, cette ténacité, cette boisson enivrante qu’est la joie du Seigneur. Amen.