Dimanche 31 janvier 2010
Père Brice de Roux
En Jésus, le visage de l’Homme est dévoilé
J’ai aimé la réponse de monseigneur Vingt-Trois au sujet du voile intégral et du débat sur l’identité qui anime les hommes politiques de ce moment. « Spontanément, dit-il, en tant que citoyen, je suis réticent à l’idée que la République s’occupe de la manière dont on s’habille. Ou alors il faudrait aussi qu’elle s’occupe de la manière dont on se déshabille, ce qui n’est pas le cas actuellement ». J’ai apprécié, non seulement à cause du trait d’esprit qui anime cet homme de l’Eglise, mais surtout parce qu’il déplace le débat pour le remettre à sa vraie place. Car ce n’est pas toujours ce qui se voit, ce qui saute aux yeux, qui pose question. Les vraies questions sont ailleurs. Et ce n’est pas tant d’habillement dont il s’agit aujourd’hui, pas tant de ce qui nous enrobe, que des personnes qui sont dessous, de ce que nous sommes ou de ce que nous devrions être, plus encore des chemins sur lesquels les hommes que nous sommes devraient pouvoir emprunter afin de gagner chaque jour à devenir ce qu’ils devraient être.
Jésus est de ceux qui posent les vraies questions. Au delà des apparences, au delà de ce qui se voit. « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? », « n’est-elle pas de Sarepta ? », « N’est-il pas Syrien ? » Autant de qualificatifs que Dieu a su déjouer afin d’offrir un chemin inattendu de guérison et de vie. Aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays constatent les hommes, « et bien moi je vous dis » aimera dire Jésus. Cette Vérité qu’Il est venue apporter au monde est dans ce « et bien moi » qui fait sortir de ses gonds, qui déplace, qui ouvre les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Au pied de la Croix, un des passants criera ces mêmes mots que Jésus prophétise ici et qui habitent déjà le cœur de chacun de ses auditeurs : « guéris-toi toi-même », « sauve-toi toi-même si tu es le Fils de Dieu ». Au milieu des cris, de la bousculade, de la fureur qui envahit celui ou celle qui se sent soudainement dévoilé dans son intention, en ce lieu éloigné de nos villes, sur les escarpements de nos certitudes, Jésus est poussé pour y être déshabillé, torturé et mis à mort. Au jour de la Croix mais déjà en ces premiers jours de son ministère comme une annonce de ce qui doit advenir. « Mais, lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Jésus est venu pour passer au milieu des hommes et nul part ailleurs. Il n’esquivera pas. Il ne prendra pas le chemin le plus facile. Il y descendra et jusque dans la mort, affligé par ceux et celles qui ont des idées toutes faites et en particulier chez ceux qui sont juges de celui qui peut ou non prendre la parole. Dieu, Jésus va jusque-là. Il plonge en ces lieux où l’humanité perd son sens et son bon sens pour nous retourner, nous convertir, nous remettre à l’endroit, nous remettre en chemin.
Car c’est de cela qu’il s’agit : remettre l’homme en chemin. Cette femme de Sarepta qui puise sans épuiser la jarre pose un acte d’audace, de foi. Un acte encouragé par le prophète Elie. Un acte qui répond à l’appel de Dieu. Et voilà que cette femme se retrouve en une situation où elle est femme épanouissante, rassasiée, où elle est mère qui donne à son enfant, où elle est en chemin avec d’autres, capable de partager. Naaman, le Syrien lépreux, se retrouve purifié, lavé, débarrassé de la lèpre (quelle que soit sa nature) qui le défigure : il peut reprendre ce chemin d’une humanité renouvelée en une beauté qu’elle n’aurait jamais due perdre. Jésus se lève et avec lui toute une humanité qui retrouve ce pour quoi elle est faite : aller son chemin.
C’est une question d’humanité qui est posée à la société toute entière. Société empêtrée en ses contradictions, en ses postures où elle a cru voir une liberté. Aujourd’hui c’est le visage de cette humanité, qui est la nôtre, qui est en jeu : acceptera-t-elle le regard de l’autre, et ici du tout Autre et en même temps si proche, qui nous appelle à entrer en un « aujourd’hui » pour lequel nous sommes fait, en un accomplissement qui s’ouvre devant nous comme un chemin ? Amen.