Homélies

5° dimanche de Pâques 2 mai 2010

Homélie du 5 ° dimanche de Pâques
2 mai 2010-Châteauneuf le Rouge
Père Brice de Roux

Inutiles, à la manière de Jésus
 
J’ai un souvenir, lorsque j’étais au séminaire, quand on passait auprès des Clarisses, près de chez vous, il y avait toujours ces hommes et ces femmes perdus de la ville et vous saviez accueillir à votre manière, à votre façon, leur préparant souvent un repas. C’est quelque chose qui marque un jeune qui essaye de découvrir un peu dans la vie les traces et les présences de Dieu. Vous avez su remplir ce ministère de l’accueil non sans l’une ou l’autre d’entre vous qui ne se contentait pas d’accueillir mais qui est aussi tête chercheuse, si on peut dire, de tout ce qu’il fallait pour nourrir ce beau monde. Beau monde aux yeux de Dieu et pas forcément aux yeux du monde.

Notre évêque nous a donné deux priorités pastorales dans une lettre qu’il nous a écrite et que nous avons tous lue ou qui est sur notre chevet, bien sûr, portant sur une attention aux jeunes mais aussi à l’amour des plus pauvres.
Votre présence ici et l’Evangile que nous venons d’entendre nous invite à creuser cet appel lancé par notre archevêque. Un appel à la générosité. Mais voilà que l’Evangile d’aujourd’hui nous invite à découvrir ou à redécouvrir qu’il y a une manière chrétienne d’être généreux et que la générosité ne suffit pas. Finalement les chrétiens n’ont pas le monopole de la générosité bien sûr mais ce sont des hommes et des femmes qui, au cœur de leur vie ont su découvrir ou essayent de découvrir, qu’il y a une manière d’exprimer ce qu’il y a dans le cœur d’un homme qui est propre à l’Evangile et qui est propre au chrétien. Cette manière là elle est exprimée par un petit mot qui est sans doute le mot le plus important de l’évangile. Et il n’est pas étonnant que ce soit un tout petit mot qui soit le plus important parce que finalement c’est cela la logique l’évangile : ce qui est petit est souvent ce qu’il y a de plus grand. Ce petit mot c’est « comme », « comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » A la manière de Jésus, nous sommes ainsi invités à laisser exprimer notre cœur. Non pas pour être généreux : mais pour aimer. Ce qui va beaucoup plus loin. Pour aimer, pas seulement pour aimer mais pour aimer à la manière de Jésus, avec ce que cela comporte de gratuité. Et c’est sans doute ce que nous avons le plus oublié dans le monde qui est le nôtre. La gratuité.
Un paroissien, de l’une des cinq paroisses qui sont ici, à qui j’avais un jour rappelé la parole de Jésus : « vous êtes des serviteurs inutiles » s’est longuement vexé au point de sombrer dans l’incompréhension.
Pourtant, voilà même l’essence de l’amour de Dieu, la petitesse, l’inutilité. Non pas inutile tel qu’on l’entend dans le monde d’aujourd’hui où on est mis au banc de la société dès que l’on est inutile. Inutile au sens de la gratuité. Il n’y a pas de grâce de Dieu si nous ne mettons pas en premier, si nous ne redécouvrons pas que la grâce de Dieu elle est d’abord gratuite. Elle est étonnante. Elle nous attend souvent en des lieux que nous n’aurions peut être jamais imaginés dans notre vie et dans notre existence.
Et pour vous mes sœurs, vous en faites aussi, comme nous, l’expérience. Peut être que vous êtes plus à même d’ailleurs de pouvoir pointer la grâce de Dieu à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui parce que vous en avez un certain recul. Parce qu’aussi ayant pris ce recul là, vous savez découvrir, reconnaître la grâce de Dieu aussi dans votre vie. Il y a sans doute, pour vous un certain combat à mener pour aller à Celony : on ne quitte pas un lieu où on a vécu tant de choses, on y a consacré sa vie, sans qu’il y ait comme une déchirure quand même dans son cœur. Mais en même temps votre engagement vous a préparé à vivre ce combat : sur votre chemin, à la manière de Jésus, vous avez toujours voulu mettre ce qui est petit en premier ; de manière à n’être jamais déçues, de manière à ce que dans les combats de la vie vous puissiez découvrir, redécouvrir et nous dire que le plus important ce n’est pas tant le lieu où l’on se trouve, que le lieu intérieur où nous avons rendez-vous avec le Seigneur. Jésus lui-même a mis la petitesse au cœur de sa vie. Jésus n’a pas compté pour grand-chose, lui-même a été livré à mort. Et livré à mort on a préféré Barrabas à Jésus.

François d’Assise, ce cher François qui est votre saint patron en a fait la difficile expérience telle que le rapporte le Frère Eloi Leclerc dans ce livre que nous devrions tous avoir sur notre chevet et qui s’appelle « Sagesse d’un pauvre ». Mis à part de sa communauté, rejeté par elle, François a eu le loisir de méditer sur ce que l’on est, sur sa petitesse et son inutilité. Lui, le fondateur d’un ordre - qui nous vaut de vous avoir au milieu de nous aujourd’hui - s’est trouvé au banc de cet ordre-là. Loin de se laisser accabler, François y trouva le chemin d’une humanité dans laquelle il a découvert et redécouvert sans cesse que le Christ est venu l’épouser. Ce chemin d’humanité est devenu petit à petit pour lui, un chemin d’espérance.
Le Frère Eloi Leclerc raconte alors ce moment où un petit garçon regarde François en train de semer des petites graines. « Pourquoi fais-tu cela ? » lui demande-t-il. Et François, tel que l’imagine Eloi, de répondre : « parce que, quand tu verras les petites fleurs s’épanouir au soleil et rire de leur éclat, toi aussi tu riras et tu diras : « il a fait de bien belles choses, le Bon Dieu ».  – et comment s’appellent ces petites fleurs ? demanda encore l’enfant. – je ne sais pas. Mais si tu veux, on va les appeler : « Speranza », des fleurs de l’Espérance. Le Papa rentre alors du travail. Il se débarbouille, passe à table et invite chacun de la famille, y compris Frère François, à sortir dans le jardin derrière la maison. Assis sur l’herbe il lui confie ceci : « ma femme et moi, nous nous demandons ce que nous pourrions faire pour vivre d’une manière plus parfaite… ». François, fort de ces graines quasiment invisibles semées auparavant rappellera qu’il suffit pour cela de vivre l’Evangile, d’emprunter cette voie de la petitesse, de la simplicité : « que le plus grand parmi vous soit le plus petit, et le chef comme celui qui sert ». Voilà exprimé, d’une autre manière, voilà illustré ce petit mot de l’Evangile : « comme », qu’il nous est donné aujourd’hui, non pas seulement de méditer, mais de faire nôtre. « Comme je vous ai aimé ; aimez-vous les uns les autres ». Nous sommes ainsi invités les uns et les autres ; et les uns pour les autres à devenir aussi petit qu’une semence, balayée parfois par le vent, semée en tout cas par l’acte d’aimer et éclairée par le soleil. Aussi petite mais, en même temps au cœur de sa petitesse, aussi puissante afin de pouvoir un jour donner des couleurs et provoquer le sourire.

Voilà le grand projet de Dieu pour chacun d’entre nous. Il ne réside pas ce grand projet dans les grandeurs de ce monde mais dans la petitesse capable de révéler cette puissance de vie, capable de redonner de la couleur et du sourire.
Un projet dans lequel nous sommes invités à la confiance, dans lequel nous sommes invités à nous fixer sur Lui, sur le Seigneur et Lui seul. Et cette croix que vous nous avez offerte nous aide sans cesse à ne pas oublier ce petit « comme », ce chemin qui s’ouvre pour nous sur lequel nous sommes invités à prendre le chemin, à prendre la petitesse ouverte dans notre cœur comme le chemin de la grandeur de notre vie.
Mes sœurs, je termine. Pour nous vous êtes un peu comme cette semence jetée dans le monde. Votre petite communauté peut paraître parfois un peu dérisoire, ou inutile aux yeux du monde et dans la logique du monde qui est le nôtre. Mais je peux vous assurer d’une chose : c’est que depuis que vous avez été quelque peu contraintes de quitter votre couvent pour aller jusqu’à Celony, vous avez soulevé autour de vous ; ou dû moins le Seigneur à travers vous, comme si vous étiez cette semence répandue dans le cœur du monde, a soulevé beaucoup d’énergie pour vous accompagner ; pour avoir le souci que vous puissiez continuer cette vocation au milieu de nous, car c’est de cette petitesse dont nous avons besoin, c’est de cette illustration de l’évangile dont nous avons besoin. Et vous nous le rappelez chaque jour d’avantage. Jusqu’au fin fond de l’Unité Pastorale, jusqu’à Puyloubier je peux vous assurer - et ce n’est pas rien Puyloubier, n’est-ce pas Magali – que nous avons entendu parler de ce témoignage que vous donnez en quittant un lieu pour un autre, remplies d’espérance pour le monde et que vous portez dans votre prière.
Merci de tout cœur d’être venues nous rejoindre, mais merci plus encore de nous donner ce témoignage. Que nous puissions, les uns et les autres nous mettre sur ce chemin à la manière de Jésus. Que nous puissions, comme Lui, donner ce témoignage de l’amour les uns pour les autres. Amen.