Homélies

32 ° dimanche du Temps Ordinaire 7 novembre 2010

Dimanche 7 novembre 2010
église de Trets
Père Bernard Maitte
 
Aux martyrs d’aujourd’hui
 
« Sept frères avaient été arrêtés avec leur mère, à coups de fouet et de nerfs de bœufs le roi Antiochus voulu les contraindre à manger du porc, viande impure. »
Frères et sœurs, ce texte du second livre des martyrs d’Israël, nous rappelle, hélas une éprouvante réalité. Que l’on puisse tuer des personnes en raison de leur religion pour en imposer une autre, n’est pas d’aujourd’hui. Et l’on peut se demander comment l’homme évolue si peu lorsque, finalement, comme l’a fait Antiochus, voulant imposer au peuple d’Israël une culture et des rites religieux qui lui étaient étrangers, il va jusqu’à tuer les sept frères qui veulent garder leur foi, et ils sont torturés dans d’atroces souffrances devant les yeux de leur mère. L’horreur n’est pas d’aujourd’hui, mais elle n’est pas pour autant consolante. En revanche, ce passage du livre des martyrs d’Israël nous rappelle aussi que ce qui a motivé pour ces sept frères – ce qui est de l’ordre de la perfection – le courage d’aller jusqu’au bout, c’est qu’ils n’en sont pas restés, simplement, à des préoccupations humaines ou à des visées simplement politiques ou sociales, voire même religieuses. Ils ont été plus loin, en ce qui a motivé qu’ils puissent donner leurs vies, c’est la foi qu’un des frères lui-même proclame : « puisque nous, nous mourrons par fidélité à ses lois, le roi des rois nous ressuscitera pour une vie éternelle ». Et le quatrième frère ajoutera : « c’est du Ciel que je tiens ces membres, et à cause de sa loi je les méprise et c’est par lui, c’est par lui que j’espère les retrouver ». Il s’agit bien de cette foi en la résurrection qui commence à poindre au cœur de l’expérience d’Israël.
Jusqu’à présent, Israël pensait que Dieu rétribuait ses enfants lorsque, bénis de Lui, ils avaient femme, enfants, bêtes et terres. Et, après la mort, le Shéol était alors prévu sans honneur, sans saveur, sans bien, sans mal, une sorte de vie d’ectoplasme. Mais voilà, Isaïe l’avait déjà dit, il y avait un vrai problème. Comment le juste, celui qui toute sa vie a rendu grâce à Dieu et n’a fait que des œuvres de justice peut malgré tout connaître la détresse, le malheur et la souffrance comme un agneau que l’on mène à l’abattoir et qui n’ouvre pas la bouche. Comment se fait-il que la rétribution aux jours de l’existence de l’homme ne soit pas donnée à certains. Aussi l’expérience de foi s’approfondit-elle en ce sens que finalement la vraie bénédiction de Dieu, ça n’est pas d’être simplement récompensé dans cette vie, mais bien de connaître ce qu’est la vie éternelle et la résurrection. C’est ce que dit aussi Jésus, lorsque s’adressant aux Saducéens qui nient la résurrection et qui prennent alors l’exemple d’une histoire farfelue, Il leur rappelle que dans le Ciel nous n’en sommes plus à des préoccupations matrimoniales, mais que nous sommes en face du Dieu des vivants, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
Alors frères et sœurs, l’Ecriture et puis les drames de notre monde d’aujourd’hui, peut être nous imposent de nous reposer avec plus d’acuité cette question de notre foi en la résurrection. Il est quand même encore étonnant que, finalement, plus ça va, plus les chrétiens semblent mal à l’aise avec la foi en la résurrection. Certains pensent même que la réincarnation peut faire partie de la foi chrétienne. D’autres pensent que c’est éventuellement la fine pointe de leur existence qu’on pourrait appeler leur âme qui seulement ressuscite. Pourtant, les frères martyrisés sont capable eux d’affirmer comme le quatrième frère : « ces membres que je perds, je suis sûr que c’est par Lui, le Seigneur, que j’espère les retrouver ». Or la résurrection, dans la foi chrétienne, n’est pas une option ; ce n’est pas une idée ; ce n’est pas annexe à la foi chrétienne. La résurrection c’est même le cœur de la foi chrétienne. Alors certes, comment Dieu va-t-il faire pour ressusciter ce que nous sommes ; et puis, est-ce que nous allons ressusciter dans l’état où nous sommes ? Toutes ces questions, nous le sentons bien, sont encore des questions de notre monde. Lorsque nous avons foi que Dieu est créateur, comment ne pourrions-nous pas avoir foi en un Dieu qui est aussi recréateur ? Et c’est cela la résurrection. L’expérience de la résurrection n’est pas une expérience anodine. Elle est une expérience de tous les jours. C’est d’ailleurs cela que signifie être baptisé. Baptisé, non pas il y a longtemps, quand j’étais bébé, et éventuellement connaître la résurrection dans l’éternité. Mais comment étant baptisé aujourd’hui, la résurrection je la vis dans mon quotidien et avec les autres lorsque je passe et fais passer de toute mort à la vie. Aussi, quand je dis que la résurrection est centrale à la foi chrétienne, je le dis parce que je crois au Christ qui a pris la peine de s’incarner et de prendre un corps. Qui a pris la peine de grandir en ce monde et de connaître toutes les difficultés de ce que ça peut être de grandir dans un monde qui n’était pas forcément près à l’accueillir. Parce que Christ à pris la peine d’écouter, de regarder et de toucher pour faire saisir dans le corps même de ceux qu’Il rencontrait le principe de la guérison et de la vie signe avant coureur de cette résurrection. Parce que Jésus a voulu donner son corps en mourant sur la croix et qu’il en a fait le signe même de son alliance avec les hommes : « prenez ceci est mon corps ». Parce que Christ a été jusqu’à la plénitude de cette vie et sa finitude qu’est la mort pour que ce soit ce corps, qui entrant le premier dans le Ciel, soit le signe que Lui, frère aîné de notre humanité nous ouvre aussi ce chemin d’espérance et de véritable vie. Et l’espérance chrétienne est bien de vivre cette résurrection au jour le jour. C’est pourquoi même notre corps fait partie nécessairement de ce principe de la résurrection ; tout simplement parce que Dieu étant parfait, s’il ne nous ressuscite pas corps et âme, il y a alors une imperfection en Dieu. Notre perfection c’est d’être homme dans notre humanité avec ce que nous sommes, y compris nos histoires, même si elles sont fragiles et parfois pècheresses.
Et Tertullien, un prêtre du troisième siècle le disait avec force lorsqu’il affirme et emploi à escient le mot chair, pour dire aussi, pas simplement mon corps, sachant qu’on pourrait interpréter ce qu’il y a de bon en moi. Non le mot chair avec ce qu’il y a de fragilité dans le mot chair. Il dit : « La chair est l’axe du salut : lorsque l’âme est choisie par Dieu en vue de ce salut, c’est la chair qui fait que l’âme peut être ainsi choisie par Dieu. Mais la chair aussi est lavée pour que l’âme soit purifiée, la chair reçoit l’onction pour que l’âme soit consacrée, la chair est marquée d’un signe pour que l’âme soit illuminée par l’esprit, la chair se nourrit du corps et du sang du Christ pour que l’âme se repaisse de la force de Dieu. On ne peut donc séparer dans le salaire ce que le travail réunit… »
Et on comprendra dès lors que vivre des sacrements n’est pas une option dans l’Eglise, puisque les sacrements ne peuvent être célébrés que parce qu’ils sont le signe et la réalité du mystère pascal, c’est-à-dire du salut que Dieu donne encore aujourd’hui en nous regardant, en nous écoutant, en nous touchant par la vie de ces sacrements. Oui notre chair est aussi le lieu de l’expérience de la rencontre, même si elle est aussi le lieu de la fragilité. Et Tertullien toujours, n’avait pas peur d’ailleurs de cette fragilité : mais elle était alors pour lui le signe même que c’est bien ce que Dieu avait voulu, Il avait voulu le salut. Ainsi il écrit que : « [Dieu] aime la chair, qui lui est si proche de tant de façons ; il est vrai qu’elle est faible : mais « c’est dans la faiblesse que la force trouve son accomplissement » II Cor. 12,9), [la chair est] infirme, « mais seuls les malades ont besoin de médecin » (Luc 5,31), [la chair est] basse, mais « ce sont ceux qui sont abaissés qu’il faut revêtir des plus grands honneurs » (1 Cor. 12,23), [la chair est] perdue, mais « Je suis venu, dit-il, pour sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10), [la chair est] pécheresse, mais : « Je préfère, dit-il, le salut du pécheur à sa mort » (Ez. 18,23), [la chair est] condamnée, mais : « Je le frapperai et je le guérirai » (Deut. 32,39). Pourquoi réprouves-tu dans la chair ce qui est attente de Dieu, ce qui est espérance de Dieu ? Car Dieu honore en apportant secours. J’oserais dire : si ces malheurs n’étaient pas arrivés à la chair, la bonté, la grâce, la miséricorde, toute la puissance bienfaisante de Dieu eussent été sans objet. » [cf. Tertullien, la Résurrection de la chair, 8-9]
 
Frères et sœurs, si nous ne voulons pas, aujourd’hui, dans le monde, désespérer de ce qui parfois semble l’emporter : la destruction et le mal, le péché et la nuit pour faire honneur aux martyrs d’Israël, pour faire honneur aux martyrs chrétiens qui sont morts pour cela, pour faire honneurs aux martyrs d’aujourd’hui alors mettons notre espérance en la résurrection de notre chair, comme nous le confessons dans le crédo « Je crois en la résurrection de la chair, à la vie éternelle », et je suis héritier de cette tradition, je la porte, elle mon honneur et mon espérance, comme ma foi est le témoignage de mon amour aux hommes d’aujourd’hui.