Homélies

7° dimanche du Temps Ordinaire 20 février 2011

 

Dimanche 20 février 2011
Messe à Châteauneuf le Rouge
Père Brice de Roux
 
Le regard du Tout Autre nous fait aimer l'autre
 
J’ai été étonné, hier après-midi, recevant un jeune couple en préparation au mariage. Des jeunes que j’ai connu au catéchisme, que j’ai accompagné jusque dans leur vie d’étudiants en aumônerie, voire même aux Journées Mondiales de la Jeunesse. Des jeunes comme tout un chacun, même s’ils avaient fait de l’aumônerie, ils sont venus pour me rencontrer et nous avons choisi les textes de leur mariage. Le jeune homme qui était là avait choisi beaucoup de textes semblables à celui que nous venons d’entendre. Devant mon étonnement, parce que quand même il faut être courageux pour choisir ce genre de texte, il m’a répondu quelque chose du genre : " si j’apprécie ces textes là c’est parce qu’ils disent quelque chose des valeurs qui font que nous sommes des chrétiens". Et c’est vrai. Jésus essaye de nous le rappeler. Ce qui fait que nous sommes des chrétiens, c’est ce qui est inversement proportionnel à la logique du monde dans lequel nous vivions. C’est cette espèce de retournement qui s’exprime si bien dans ces petits mots « et bien moi je vous dis… ». Et c’est vrai que parfois on nous prend à parti, voire même sous le mode du rire ou de la moquerie avec ces mots : « si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends lui encore l’autre », et nous-mêmes nous nous surprenons parfois à dire ces mots comme un dicton, non pas pour les réaliser, mais comme pour les tourner en dérision. Soyons honnête, qui d’entre nous tendrait l’autre joue lorsque l’on nous en infligerait une gifle?
 
Et bien il y a là quelque chose de spécifique au christianisme. Et les grands de ce monde d’aujourd’hui, comme d’hier, ont parfois été retournés là où ils ne s’attendaient pas par des hommes et des femmes qui ont donné le témoignage d’une vie qui allait en contradiction avec les puissances de ce monde pour ouvrir un chemin inattendu qui vient du cœur de Dieu et qui est celui de l’amour. Les révolutions de l’amour ont parfois renversé des puissants qui ont été déstabilisés parce qu’ils ont été touchés là où ils ne s’attendaient pas. Et je prends à témoin ici tous les martyrs qui ont pu exister aux premiers temps du christianisme comme aujourd’hui, et qui donnent le témoignage que la foi nous est donnée et vient de Dieu et fait de nous des hommes et des femmes d’une perfection qui ne tient pas à nos mérites seuls, mais à la puissance de Dieu capable de venir transformer notre vie pour l’inscrire dans cette logique que Dieu est venu offrir pour chacun d’entre nous.
 
Dans l’Evangile que nous avons entendu, il y a ces mots : « si quelqu’un veut te faire un procès, prends ta tunique et laisse lui encore ton manteau… ». En méditant cette phrase qui nous invite encore a aller toujours plus loin que ce que nous pouvons donner, j’ai pensé à plusieurs manteaux dans l’Evangile. J’ai pensé à ce manteau, souvenez vous, de ce jeune homme au soir de la Passion de Jésus. Alors que l’on vient arrêter Jésus, voilà qu’il y a un des disciples que les soldats l’attrapent. Et ce jeune homme a ce réflexe que les plus jeunes ont peut être dans les cours de récréation, il se débat et laisse son manteau et sa tunique dans les mains des soldats ; au point que l’Evangile nous dit qu’il est parti tout nu. Il y a dans ce détail, un peu pittoresque que nous rapporte l’Evangile, comme la mise en application de ce que Jésus a pu dire dans le sermon sur la montagne et qui a dû laisser pantois les soldats avec le manteau, et voilà que le jeune homme, lui, est parti, libre de ses mouvements et ayant échappé aux puissants armés jusqu’au dents.
Je pense aussi à ce manteau de Jésus, en tout cas au moins la tunique de Jésus que cette femme vient toucher pour obtenir la guérison. Signe par là que le manteau dit quelque chose de la personne même qu'il est comme un prolongement de notre personne. Et touchant alors le manteau de Jésus, c’est comme si elle avait touché Jésus et elle pose là un acte de foi qui vient la guérir.
Je pense aussi au manteau de Barthimée, vous savez cet aveugle qui est au bord du chemin et qui crie « Jésus Christ, ait pitié de moi… », et à qui on dit « tais toi », et voilà que Jésus dit « appelez-le » et cet aveugle, tout aveugle qu’il est se met à courir, il se précipite vers Jésus et abandonne son manteau dans sa course.
C’est dire que véritablement, ce à quoi nous appelle Jésus, c’est à une conversion, pas seulement périphérique dans nos vies, mais à une conversion profonde, plus intime de nous mêmes. Une conversion de notre personne elle-même.
Si le manteau est comme le prolongement de notre personne, si le manteau est aussi l’expression de ce qui nous encombre dans notre vie, comme l’aveugle Barthimé, et qu’il nous faut parfois jeter, et bien le Seigneur nous appelle alors à découvrir qu’au plus profond de nous-mêmes, au-delà des manteaux que nous portons, au-delà même de notre personne peut jaillir une source qui est celle de l’amour. Et si nous venons y puiser, alors ce qui nous paraît impossible, peut devenir possible. Alors ce qui nous paraît difficile, peut nous sembler un chemin sur lequel nous sommes appelés.
 
C’est là que se manifeste, dans ce retournement, cette logique de Dieu, capable de confondre les puissants. Cette logique manifestée jusqu’au jour de la Croix, ce lieu de la manifestation de la distance que Dieu est prêt à parcourir pour venir habiter notre humanité et jusqu’en cette humanité blessée, jusqu’en cette humanité méprisée par les puissants de ce monde, c’est là que jaillit la vie capable de sauver le monde.
La croix n’est pas ce lieu que Dieu a inventé sur lequel il faudrait que nous empruntions les chemins de la souffrance en cet esprit dans lequel plus on aurait à souffrir plus on serait proche de Dieu. Ce n’est pas cela le message de la Croix. Le message de la Croix, c’est la manifestation de Dieu qui vient jusque dans les blessures de l’homme pour y manifester sa vie et sa vie qui ne finit pas. Et la Croix devient alors ce chemin, qui n’est pas celui du renoncement, mais qui est celui de l’abandon, de l’abandon en cette présence de Dieu manifestée jusque là, pour briser les solitudes dont les hommes ont parfois le secret. C’est cet abandon auquel il nous faut consentir pour pouvoir alors, être saisis là où nous sommes et nous laissés emporter par ce mouvement de l’amour, manifesté tout à la fois dans la Croix et la Résurrection. Cet amour qui aime, et qui aime sans mesure, qui aime et qui nous appelle à aimer le prochain, mais aussi à aimer ceux qui sont nos ennemis.
Jésus, rassurez vous, ne nous demande pas de partir en vacances avec nos ennemis. Il ne demande même pas que nos ennemis deviennent nos amis. Il nous demande simplement de les aimer. C’est-à-dire de les regarder avec ce regard qui n’est plus le nôtre, mais avec le regard qui est le sien, ce regard qui fait "lever son soleil tout à la fois sur les méchants et sur les bons ; et pleuvoir tout à la fois sur les justes et les injustes". Le regard de Dieu est un regard qui décloisonne l’humanité. Parce que ce regard est venu faire sauter les barrières de la superficialité de la peur et de l’isolement comme au jour de la Croix. Voilà que le regard de Dieu fait sauter aussi les cloisons dont nous avons le secret et qui nous séparent les uns des autres. Ce regard de Dieu, c’est ce regard qui est habitait une femme comme Thérèse de l’Enfant Jésus qui, dans son couvent au Carmel, était appelée à vivre cette proximité avec des sœurs qu’elle n’avait pas choisies. Elle partage dans ses manuscrits, dans ses lettres la difficulté à aimer les autres et en particulier à aimer cette sœur qui ne lui "revenait" pas. Elle confiait au Seigneur dans sa prière ces mots du genre : « et bien Seigneur, si moi je n’arrive pas à l’aimer, vient toi, Seigneur l’aimer à travers moi».
C’est ce bouleversement, c’est ce renversement auquel nous sommes invités aujourd’hui dans l’Evangile : Dieu peut nous faire aller plus loin, Dieu peut nous faire basculer dans l'Amour.
 
Pour terminer je voudrais simplement raconter cette anecdote qui tiens à une femme, à une figure assez extraordinaire de notre pays, qui nous a quitté il y a peu de temps, à savoir madame Jacqueline de Romilly. Peut être avez-vous suivi quelques écrits ou bien ce qui faisait la passion de sa vie. Cette femme a tout donné à cette civilisation grecque, aux dieux païens, avec lesquels elle aimait vivre une certaine complicité. Je me souviens d’un débat, c’était à Marseille, où elle rencontrait quelqu’un qui s’appelle Chouraqui, l’ancien maire de Jérusalem. Tous les deux essayaient de débattre sur le fait qu’il est difficile d’aimer aujourd’hui. Et Chouraqui essayait de lui dire : « mais vous savez, le monde changera si nous sommes capables d’être des témoins de l’amour. » Et elle, avec son bon sens, lui disait « mais comment voulez vous monsieur Chouraqui, comment voulez vous que je descende dans la rue et que je dise au premier venu je vous aime, je vous aime, je vous aime ». Plein de bon sens d’une humanité confrontée à la difficulté d’aimer. L’un et l’autre, en tout cas, confronté tous les deux à une autre difficulté qui est celle d’aimer, non pas seulement celui que je rencontre dans la rue et qui est indifférent pour moi, mais d’aller jusqu’à aimer ceux qui sont des ennemis. La réponse viendra sans doute dans la vie de cette femme il y a quelques année lorsqu'elle fait la rencontre du Christ. Elle demande alors à vivre sa Première Communion et sa Confirmation aidée par le compagnonnage du Père Labachi. Témoignage émouvant, retournement de toute une vie, puisée dans une civilisation grecque, dans une civilisation de païens, si l’on peut dire où elle avait découvert une sagesse qui lui semblait, non seulement nécessaire, mais en même temps évidente pour elle et qui, au soir de sa vie découvre que tout cela n’est que folie aux yeux de Dieu, pour accéder à une autre sagesse qui vient du cœur du Christ qui se manifeste jusque dans les croix de nos vies pour nous faire accéder à la vie qui ne finit pas. Cette vie qui ne s’encombre pas de frontières, où nous pouvons venir puiser pour aller toujours plus loin, et poser peut être des actes, des gestes, surtout un regard sur les autres, sur tous les autres. Le regard que le Tout Autre nous prête pour que nous puissions, les uns et les autres, emprunter ce chemin qui est celui de l’amour, de l’amour sans mesure et de l’amour sans condition. Amen